Tiré du magazine «Plantes médicinales» du Guilde des herboristes

 

Est-ce que le Saint Graal pourrait être une plante ? Est-ce que la nature aurait pu produire sous nos yeux une fontaine de jouvence ? Est-ce que ces découvertes seront accessibles à tous ? Est-il possible de breveter des applications sur le ralentissement du vieillissement ? C’est ce dont je vous parlerai dans cet article, qui souligne une étape importante dans le domaine de la recherche sur la longévité : l’obtention d’un brevet canadien pour ralentir les processus du vieillissement.

Comme vous le savez maintenant, la recherche sur le vieillissement cellulaire est mon domaine d’expertise. Nous avons fait de grandes découvertes avec l’Université Concordia, qui nous ont permis d’identifier 21 nouveaux gérosuppresseurs qui proviennent tous d’extraits de plante.

On dit souvent qu’il n’est pas possible de breveter du vivant. Que l’on ne peut pas protéger par brevet des molécules naturelles. Pourtant, certaines molécules comme le taxol (paclitaxel), un médicament utilisé contre le cancer ou sur les endoprothèses contre l’athérosclérose, sont protégées par brevet. Le taxol est une molécule naturelle qui provient de l’if du Canada (Taxus canadensis). Démystifions un peu, en premier lieu, ce domaine complexe qu’est la protection par brevet.

 

Qu’est-ce qu’un brevet et pourquoi breveter une découverte ?

La protection par brevet d’invention permet de restreindre les usages commerciaux d’une découverte au bénéfice d’une entreprise qui acquière ce droit valable pour plusieurs années. Un point extrêmement important : il doit s’agir de quelque chose de totalement nouveau. Quelqu’un ne pourrait même pas breveter une machine pour transformer l’eau en vin parce qu’il semblerait qu’un certain Jésus Christ l’ait fait par le passé.

Un brevet permet d’exploiter la découverte afin de rentabiliser les sommes investies en recherche. Au Canada, cette période d’exclusivité est de 20 ans. Cela peut paraitre long, mais souvent 5 à 10 sont nécessaires à l’obtention du brevet et 3 à 4 années supplémentaires pour l’établissement d’ententes commerciales. Le brevet obtenu peut parfois être réellement exploité que 5 à 10 ans.

La première raison de breveter une découverte est donc de protéger ses utilisations commerciales. Cela permet souvent de justifier des sommes beaucoup plus importantes en recherche afin de continuer les développements ou de permettre de retrouver les sommes investies. Il n’est pas rare de voir des programmes de recherche s’échelonner sur plus d’une dizaine d’années avec plusieurs millions dépensés annuellement. Ainsi, c’est bien de faire de la recherche, mais sans possibilité de retour sur l’investissement, les capacités de recherche sont très limitées. Pour revenir aux brevets, qu’en est-il des organismes vivants, des plantes, des molécules naturelles ? Peut-on les protéger par brevet ?

 

Breveter la nature

Certains pays ne permettent pas de breveter ce que l’on appelle un produit naturel : quelque chose que l’on retrouve tel quel dans la nature comme une plante ou une partie d’une plante. Toutefois, tout ce qui est issu d’une étape d’extraction, de purification ou de transformation, c’est brevetable pourvu qu’il y ait un avantage. Il est toutefois impossible de breveter une forme de vie évoluée comme les plantes ou les animaux. Au Canada, les formes de vie évoluées sont définies comme organismes qui fonctionnent avec des systèmes ou organes. Ainsi, il est possible de breveter des lignées cellulaires, mais pas des cellules qui pourraient redonner un organisme en entier.

 

10 ans de recherche avant d’obtenir nos premiers brevets

J’ai fondé Idunn Technologies, du nom de la déesse Idunn de la longévité, à l’automne 2013, pour initier un ambitieux programme de recherche. Ce programme, avec le support du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie du Canada, a permis d’identifier 21 nouveaux gérosuppresseurs, mais surtout, les plus efficaces jamais identifiés auparavant. Ils proviennent tous d’extraits de plantes et les objectifs étaient aussi de comprendre les mécanismes d’action en cause et d’identifier des possibilités d’applications liées aux maladies associées au vieillissement.

Les résultats obtenus portent sur la longévité cellulaire, moyenne et maximale. Ils incluent aussi des analyses sur l’activité métabolique des mitochondries, sur l’oxydation des lipides membranaires ainsi que sur l’oxydation des protéines, de l’ADN des mitochondries et de l’ADN du noyau cellulaire. Ces extraits antivieillissements, appelés gérosuppresseurs, augmentent la résistance des cellules au stress oxydatif et à la température. L’amélioration du fonctionnement cellulaire réduit les dommages subis par les cellules tout en augmentant leur résistance face aux situations difficiles. L’impact maximal observé jusqu’à maintenant est de 7 fois plus important que celui du resvératrol seul (plus de 700% plus élevé).

Ces résultats ont été utilisés pour déposer des demandes de brevet, dont le premier vient d’être émis ici au Canada. Certains des résultats ont par la suite été publiés dans une des revues scientifiques ayant le plus haut classement en recherche fondamentale sur le vieillissement cellulaire. Voici le nom des plantes contenant les gérosuppresseurs découverts (numéro d’extrait Idunn): 4 = Actée à grappes noirs, 5 = valériane, 6 = passiflore, 8 = ginkgo biloba, 12 = graines de céleri, 21 = écorce de saule blanc, 26 = palmier nain, 39 = millepertuis, 42 = Yerba maté (a), 47 = Basilic sacré, 59 = Verge d’or, 64 = orange douce, 68 = houblon, 69 = polyphénols de vin rouge, 72 = chirette verte, 75 = l’hydraste du Canada, 77 = fenugrec, 78 = épine-vinette, 79 = aubépine, 81 = pissenlit 83 = Yerba maté (b).

Le brevet obtenu couvre l’usage des 6 premières. Les autres faisant l’objet d’une 2e série de demandes en cours.

 

La pointe de l’iceberg

Il s’agit d’une étape extrêmement importante pour la poursuite de nos recherches. Nous serons en mesure d’aller encore beaucoup plus loin, d’investir des sommes plus importantes et de développer des produits plus efficaces pour ralentir les processus du vieillissement.

En 2015, Matt Kaeberlein publiait dans la prestigieuse revue «Science» un article au titre (traduction) : «L’ultime médecine préventive». Il parlait de l’usage des gérosuppresseurs. Il utilise le terme ultime, parce qu’il est question de réduire l’incidence de l’ensemble des maladies associées au vieillissement, non pas une par une, mais toutes ensemble, en un seul coup. Les impacts des gérosuppresseurs en santé seront considérables.

Il va sans dire que ces molécules naturelles pourraient aussi constituer de nouveaux traitements pour plusieurs des maladies les plus importantes de notre époque comme l’Alzheimer, les maladies cardiovasculaires ou même le cancer.

 

La longévité fabriquée au Québec

Dame nature a créé des gérosuppresseurs et nous sommes en train de les mettre en évidence pour les rendre disponibles le plus rapidement possible. Ils seront utilisés en premier lieu dans le domaine des suppléments où nous avons déjà amorcé la commercialisation de plusieurs produits. L’obtention de ce brevet, auquel devrait s’ajouter bientôt le brevet américain et le brevet européen, permettra la mise en place d’une deuxièmement phase de développement, avec de nouveaux laboratoires, de nouveaux investissements, de nouveaux chercheurs et une nouvelle filiale de biotechnologie pour encadrer tout cela. Il est trop tôt pour chiffrer précisément les retombés, mais une chose est sure, c’est extrêmement innovateur et c’est fièrement québécois.

 


 

Références

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Gallego-Jara et al, 2020. A Compressive Review about Taxol®: History and Future Challenges. Molecules. 2020 Dec 17;25(24):5986.

Kaeberlein et al, 2015. Healthy aging: The ultimate preventative medicine. Science. 2015;350(6265):1191-1193.

Leonov et al, 2015. Longevity extension by phytochemicals. Molecules. 2015 Apr 13;20(4):6544-72.

Lutchman et al, 2016. Discovery of plant extracts that greatly delay yeast chronological aging and have different effects on longevity-defining cellular processes. Oncotarget. 2016 Mar 29;7(13):16542-66.

Lutchman et al, 2016. Six plant extracts delay yeast chronological aging through different signaling pathways. Oncotarget. 2016 Aug 9;7(32):50845-50863.

Medkour et al, 2019. Mechanisms by which PE21, an extract from the white willow Salix alba, delays chronological aging in budding yeast. Oncotarget. 2019 Oct 8;10(56):5780-5816.

Partridge et al, 2020. The quest to slow ageing through drug discovery. Nat Rev Drug Discov. 2020 Aug;19(8):513-532.